L'Artisan
Je m'appelle René-Mathias Le Gall.
J'écris.
Je ne fais que cela.
Chaque jour les mots sont mes compagnons.
Je vous soumets ci-dessous des exemples de la manière dont je les aime.
Extraits
La Porte – souvenirs d'André
En cet instant précis, combien est étrange la manière dont je me souviens de ce jour où ma mère reçut la lettre.
Amédée le facteur apportait la nouvelle à La Faurie , là-haut dans nos Alpes : Armand, mon père, était mort, tué quelque part dans un pays hypothétique, voire exotique autant qu'arithmétique dont j'entendis le nom : la Somme.
Ce jour ne m'a pas changé, il a juste tout changé autour de moi.
Mon père nous avait quitté depuis longtemps ; je ne le connaissais pas… j'avais même oublié son départ et n'allais donc jamais le connaître, puisqu'il était « tombé », entendis-je ce jour-là, « quelque part près de Bapaume ».
J'avais 7 ans, c'était en 1917, un mois de février qui ensuite m'a souvent fait rêver en hiver… Je me souviens donc de cela, étonnamment tranquille, et de tant d'autres choses… et je suis heureux. Heureux vraiment, enfin. Heureux de savoir maintenant, en cet instant précis, ce que tout cela signifie.
L'Amour Probable
Ce jour-là, je ne t'ai pas seulement entrevue là-bas au delà de la vitre graisseuse de cette bête machine enchâssée à ses rails. Non : j'ai senti vivre, durant ces instants qui m'éloignaient de toi, une cavalcade de forces qu'hier on aurait pu nommer« vibrations ». Pour ma part de vieil homme, je pourrais encore qualifier ce mystère de « coup de foudre », même si ces mots sonnent un peu faux dans la cervelle polie et trop structurée du mathématicien que je suis (Que j'étais ! Mon Dieu, cette érosion ! J'imagine mes anciens confrères ricaner bêtement...).
Nous nous sommes croisés ce jeudi 18 septembre 1968, à 18 heures 18, à la station Maubert du métropolitain ; je venais de fêter mes 32 ans. Debout dans le fond du wagon, plaqué contre la porte vitrée, les usagers montant poussaient mon dos. Tu étais là, sur le quai opposé. Tu me regardais de tes yeux immenses lovés en ton visage pâle d'un si bel ovale, souligné par cette natte de cheveux bais coulant en une longue chute sur ta poitrine.
Nous nous reconnûmes pour ce que nous étions, l'un et l'autre et l'un pour l'autre. Irrémédiablement. Je revois encore la pulpe de tes lèvres s'ouvrir sur un sourire blanc étonné de tant de certitude.
Nous étions seuls au monde. Et c'était merveilleux.
Pour nous, le temps venait de suspendre son vol.
Mais il y eut ensuite ce glissement de portières ; le bruit du caoutchouc heurtant le caoutchouc ; et la rame s'ébranla, avec ce petit choc…
Je lançai mon regard avide pour qu'il reste le plus longtemps possible accroché à ton regard éperdu, piaffant de ne pouvoir m'extraire de cette cage de verre et d'acier.
Déjà, le convoi s'engouffrait impitoyablement dans l'obscurité du tunnel...
Les Chemins de Pierre
Est-ce que l'on peut raconter toute une vie ?
Je ne crois pas. Simplement la faire ressentir, sans doute, au travers de certaines anecdotes, de certaines périodes, de certains moments forts…
Pour mes petits enfants, Pascal, Olivier et Gaël, Christelle et Nathalie… et pour mes arrières petits enfants, je voudrais dire ici une dernière petite histoire.
Auparavant, qu'ils se rappellent que c'est ma Gabrielle qui m'a offert le bonheur. Ne jamais oublier cela : sans l'amour, la tendresse et la famille, je ne sais pas si la vie vaudrait la peine d'être vécue.
Je suis allé dernièrement acquérir un nouveau réfrigérateur. Chez le marchand de matériel électroménager, j'ai été accueilli par une charmante jeune femme, qui m'a fort bien guidé et conseillé dans mon choix.
J'ai en l'occurrence porté mon dévolu sur un appareil dont la garantie était de 2 ans.
Je pense que je vais prendre ce modèle, mais j'aimerais que vous portiez la garantie jusque mes 100 ans…
- Ah, Monsieur, je suis désolée, mais c'est impossible !
- Impossible ? Comment ça ? Je suis sûr que vous pouvez faire ça pour moi, Madame !
- Vraiment non, Monsieur Grisard… J'aurais bien aimé vous satisfaire, mais ce sont les constructeurs qui…
- Bon, bon ! Tant pis ! Allons ! remplissons les papiers.
La jeune femme s'affaire, remplit les formulaires nécessaires, notamment le certificat de garantie, qu'elle me tend pour que je le signe.
Je fais mine de le lire attentivement puis, relevant le visage vers elle, moitié riant, moitié souriant, je lui dit : « Et bien, vous voyez ! Vous avez satisfait à ma demande, vous avez bien porté la garantie jusque mes 100 ans ! ».